Daratt de Mahamat-Saleh Haroun

Daratt de Mahamat-Saleh Haroun
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La sueur sans les larmes

Sur le thème classique de la vengeance, Mahamat-Saleh Haroun compose un film tout en tension et nervosité sur la filiation et le lien entre les générations, sans recourir à une forme de violence esthétisante souvent artificielle. Tout son récit est construit à partir de la problématique du regard ou plutôt de son absence, au sens d'un jugement porté sur l'autre. Résumons : puisque la justice joue à l'aveugle en amnistiant tout les criminels de la guerre civile, le grand-père d'Atim, vraiment aveugle, l'envoie venger (aveuglément) son père qu'il n'a jamais connu, tué par un de ces criminels.
Une fois embauché par le meurtrier de son père, qui tient une boulangerie, Atim refusera lui, de voir que ce qui lui manque n'est pas le sentiment d'une justice rétablie mais bien la présence paternelle.

Pourtant, en dépit de cette succession apparente de « refus de voir », l'évolution des rapports entre le meurtrier et Atim se fera par l'échange de regards durs, fermés, inflexibles. Ils expriment à la fois une émotion (fureur ou affection) contenue et un sentiment de fierté typiquement masculine que rien ne peut altérer. L'adulte en devenir se lie irrémédiablement à celui qui est sur le déclin (physique, psychologique) dans une ascèse de dialogue. Le processus de transmission du savoir de boulanger se fait silencieusement et avec détermination. Chacun enfermé dans sa tâche mécanique.
Le contexte âpre et opressant des scènes implique la sècheresse, l'aridité, le bouillonnement...autant de caractéristiques physiques et climatiques qui mettent en harmonie les personnages du film avec les paysages tchadiens. La mise en scène qui alterne caméra portée, plans rapprochés et plans larges plus fluides, évocant efficacement cette chaleur écrasante qui mèle la transpiration à la farine sur le corps des travailleurs. Elle comprime la matière dans un environnement, éprouvant pour l'homme.

***spoiler***


Le dénouement survient quand Atim accepte de voir la réalité en face : le meurtrier de son père lui a apporté des lecons de rigueur dans le travail et dans la vie qui lui ont manqué. L'exécuter ne changerait rien puisque son passé est révolu. Atim a affaire à un homme dont la vie et ses indissociabls erreurs sont faites, ses derniers espoirs se sont consumés et la mort n'apporterait rien de plus. Il ne reste qu'à faire semblant pour satisfaire un grand-père incapable de voir les choses telles qu'elles sont, littéralement aveuglé par la douleur de sa perte.

# Posté le lundi 08 janvier 2007 13:13

Etat du cinéma en France

Etat du cinéma en France
Le cinéma, art et divertissement (pour le meilleur et pour le pire)


Les chiffres, quand on parle d'un art, quel qu'il soit, sont en général peu pertinents voire franchement absurdes. On ne juge pas d'un Picasso à son prix de vente, ni de la valeur d'un Doisneau au nombre d'entrées de sa dernière expo'. Pour le cinéma, il faut mettre un bémol. Car comme chacun sait le cinématographe est, à toujours été, une industrie autant qu'un art.

Certains industriels du cinéma voudraient d'ailleurs nous faire croire qu'il est d'abord un divertissement. Le pouvoir de l'argent autorise tout les audaces, pourrait-on se dire... D'un certain point de vue, ils n'ont pas tout à fait tort puisqu'à ses débuts le cinématographe était montré au gré des foires et fêtes foraines, amusement populaire comme un autre. Cette fonction originelle ne doit pas disparaître, pas de mal à ça. Mais en l'état actuel du cinéma en France et dans le monde, il est crucial de voir un film d'abord et avant tout comme une oeuvre à part entière. Car le voir comme un bien qui vise simplement à donner du plaisir, à faire passer le temps, c'est aujourd'hui, le rabaisser au rang de n'importe quel produit de consommation courante et oublier les efforts antérieurs qui ont élevé le cinématographe au range d'art. C'est le placer entre les jeans et les barres chocolatées comme on peut le voir dans certaines grandes surfaces. Cette attitude face aux films s'étend petit à petit, et ce avec une assurance... Napoléonienne.
Aujourd'hui, cette dichotomie entre art et divertissement (qui équivaut à celle que Robert Bresson fait dans ses Notes entre cinématographe et cinéma) se retrouve partout, dans la production française, américaine et mondiale. Bien sur, ce qui est effrayant n'est pas que Les Bronzés 3 atteignent 10 millions d'entrées; le cinéma populaire a toujours existé et il a souvent (pas toujours) donné des films dotés d'une vraie valeur artistique. Non, ce cinéma là n'est pas nuisible en lui-même. Le problème est qu'il écrase de plus en plus les films dits « d'auteurs », ceux que le consommateur moyen juge facilement chiants et longs. Multiplexes ou petits cinémas, tous sont inondés de copies des mêmes grosses productions et les petits films plus audacieux ont de plus en plus de mal à exister. Leur durée de vie est réduite à 1 ou 2 semaines alors qu'ils fonctionnent grâce au bouche à oreille et non à coup de matraquage publicitaire (on pense bien sûr récemment à Mr Besson et ses gnomes virtuels).
Ce phénomène se trouve renforcé par le développement exponentiel des multiplexes, imposants pachydermes qui écrasent tout sur leur passage, dont le nombre est passé en France de 22 en 1996 à 140 en 2005 (chiffres du récent dossier Le Monde Dossier & Documents). Or leur fonction n'a jamais été de promouvoir le cinéma d'auteur.

Alors on peut toujours se réjouir de la vitalité du cinéma français qui affiche cette année une fréquentation en hausse de 10% et une part de marché qui égale ô miracle) celle du cinéma US avec 44% des tickets environ. Mais si ce dynamisme ne profite qu'à des films formatés, à des comédies françaises qui utilisent les même ficelles que les gros nanards hoolywoodiens, alors, ce succès n'est qu'une façade, une pernicieuse illusion. Elle nous fait oublier la masse de films qui ne sont ni français, ni américains et qui demeurent invisibles, ou presque

Loin de moi l'idée qu'art et divertissement sont inconciliables, des réalisateurs tels que Schyamalan ou Spielberg y sont parfaitement parvenus. Mais quand on entend de plus en plus souvent certains vouloir « voir un truc pas prise de tête » ou « passer un bon moment », pour justifier leur envie de voir un film, on peut se dire que si les intentions ne sont nullement condamnables, les conséquences, elles, n'en restent pas moins regrettables. Même les rares films qui concilient tant bien que mal art et divertissement ne sont plus vus que comme des « pop corn movies ». Ce mode de raisonnement dominant tend à occulter la dimension artistique immense et la créativité contenue dans certains films. C'est pourquoi il faut absolument considérer le cinématographe comme un art, avant toute chose, afin qu'il reste à l'avenir un enjeu de pensée.
Mais ne jetons pas trop fort la pierre au spectateur-consommateur d'aujourd'hui, comme d'hier. Car les raisons de ce grignotage progressif du divertissement sur l'art quand on parle de cinéma, est d'abord l'oeuvre des chaînes de télévision, grandes sources historiques de financement (29.5% des film français 2005). Ce sont elles qui imposent des carcans artistiques, adaptés tout spécialement pour leur case de 21h. Une prise de risque 0 qui donne l'assurance de la rentabilité du projet, sans même songer à utiliser une partie des bénéfices réalisés à des projets plus novateurs.

Récemment, Télérama ou Le Monde se sont assez largement inquiétés du recul des chaînes dans le paysage du cinéma français, symbolisé par le retrait partiel du film du dimanche soir sur TF1. Désormais, elles filent le parfait amour avec les séries, en raison d'une meilleure garantie d'audience. Comment notre pauvre cinéma va-t-il bien pouvoir s'en sortir ? On peut émettre l'hypothèse suivante : si cette tendance au retrait des chaînes TV se poursuit, ce sera peut être l'occasion de réformer une bonne fois pour toute le système d'aide publique en faveur d'une plus grandes diversité aussi bien artistique que géographique. Ce sera l'occasion comme le souligne Paulo Branco, grand producteur indépendant, dans les Cahiers du Cinéma (Janvier 07) de privilégier les aides sélectives aux aides automatique dominantes pour le moment et qui favorisent des projets qui n'en n'ont pas besoin.
Une autre piste pertinente, proposée par les Cahiers du Cinéma eux-mêmes dans leur dossier « Produit-on trop de films ? », se situe au niveau du système d'aide des salles labellisées Art & Essai. Aujourd'hui cette appellation est accordée à tout et n'importe quoi, si bien qu'elle perd son sens et donc son importance. C'est le même principe que les aides automatiques. Les pouvoirs publiques ont le devoir de la redéfinir précisément afin que les aides bénéficient à ceux qui en ont vraiment besoin, aux salles qui refusent la facilité des films grands publiques. La limitation du nombre de copies par film est une autre solution qu'ils défendent. Celle-ci apparaît comme un moyen intelligent de garantir un meilleur accès au nombre croissant de films produits chaque année.

Il n'y a rien, vraiment rien, qui s'oppose à une meilleure coexistence à l'avenir des deux facettes du cinéma : l'art, et le divertissement. Il suffit d'une meilleure répartition des subventions publiques et de la bonne volonté de quelques investisseurs, les chaînes ou les banques, qui accepteraient le risque de perdre un peu d'argent pour des artistes audacieux, tout en récupérant les profits qu'on connaît sur les films populaires. Encore faudrait-il que ces décideurs, publiques ou privés, s'intéressent ne serait-ce qu'un peu l'art et les artistes... C'est pas gagné.
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# Posté le vendredi 05 janvier 2007 13:02

Modifié le samedi 06 janvier 2007 12:31

Exposition Tabaïmo

Exposition Tabaïmo
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Une fois n'est pas coutume, je ne vais pas vous parler de cinéma mais d'art contemporain. Bien sûr, on ne s'éloigne pas tant que ça du Septième Art puisque l'œuvre de l'artiste japonaise exposée en ce moment à la Fondation Cartier est constituée majoritairement de courts films d'animation.

Les dessins très épurés sont inspirés des estampes japonaises traditionnelles. Le trait est simple, un peu enfantin. Souvent, Tabaïmo dépeint des scènes de la vie quotidienne, dans la ville ou le métro par exemple qui cachent sous leur apparente tranquillité, des détails qui font naître l'horreur ou du moins le fantastique. C'est ici un enfant pendu aux poignets d'un wagon de métro, là des mains coupées. Inspirée des faits divers omniprésents dans l'information mais que l'on ne voit jamais surgir dans nos vies, elle met le spectateur a contribution en le plaçant au centre d'un dispositif d'écran donnant l'impression d'être dans le métro ou en le plaçant en position de voyeur regardant à travers une longue vue. La sensation de malaise suscitée par le dérèglement cauchemardesque du quotidien en sort renforcé.

A d'autres moments, Tabaïmo laisse véritablement libre cours à son imagination dans une fantasmagorie poétique qui rappelle les séquences animées de The Wall d'Alan Parker. Elle scrute la frontière ténue qui sépare le corps humains ces éléments naturels, établissant un parallèle entre la crète des vagues et les rides d'un visage.

# Posté le samedi 23 décembre 2006 06:16

Modifié le mercredi 23 mai 2007 00:47

Le muet n'est pas mort !

Le muet n'est pas mort !
Quand le muet se met à nous parler...

Qu'on se le dise, le muet aujourd'hui n'a plus vraiment la côte. Remisé au grenier à côté des vieilles robes de Mamie, il ne captive plus les foules. C'est vrai qu'un film muet au premier abord semble austère. On se dit que ce ne sera pas très marrant, et en plus y'a même pas de paroles !

S'y l'on se refuse à faire le premier pas, le cinéma muet ne nous parle donc pas...ou si peu. Un ptit Charlot pendant les fêtes, entre la dinde et la bûche pour amuser les enfants et c'est à peu près tout. C'est compréhensible, le muet semble aujourd'hui si l'on de notre univers technologique moderne qu'il fait figure d'ovni dès il entre sur un de nos écrans. Les techniques de narration ont beaucoup changé, le rythme des films s'est accéléré, les effets spéciaux permettent d'incruster dans l'image à peu près tout ce qui nous passe par la tête etc. Entrer dans un film muet, c'est un peu replonger dans le passé. Pourtant, après quelques minutes d'immersion, on comprend que raconter une histoire, délivrer un message, sont autant ambitions qui furent présentes dès les origines.

Pas si étranger que ça le muet...L'image et son grain si particulier, ses teintes lumineuses contrastées sont fascinantes. Guy Maddin l'a bien compris cette année en réalisant un film visuellement très inspiré du muet (The saddest music in the world). Ses lumières sont magnifiques et impriment sur son film parlant une ambiance à la fois burlesque, cynique et mélancolique. Mais que ce soit clair, la fulgurante beauté du muet trouve son origine dans son handicap même : les émotions autant que le message passent directement par l'image et l'expression physique des personnages sans la médiation du dialogue. Le spectateur, quel qu'il soit, est touché directement, avec une douce sensation d'universalité.

NB : Vous pouvez voir sur ces deux photos l'actrice portugaise (vue dans Pulp Fiction notamment) Maria de Medeiros, dans le film The saddest music in the world

# Posté le mardi 12 décembre 2006 04:41

Modifié le mardi 12 décembre 2006 07:27

Faust et Tartuffe de Friedrich W. Murnau

Faust et Tartuffe de Friedrich W. Murnau
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Puisque le muet n'est pas encore périmé, intéressons nous donc à deux films de Murnau tournés la même année (1926) : Faust et Tartuffe, bien que beaucoup ne connaissent de lui que son (néanmoins génial) Nosferatu, le vampire.

Dans son adaptation de Tartuffe, Murnau procède à une mise en abîme astucieuse et novatrice pour l'époque il me semble. La scène se situe dans le temps présent (enfin...début du XXème siècle). Une vieille garde malade tente d'extorquer la fortune du vieil homme dont elle s'occupe. C'est elle qui joue le rôle du Tartuffe. Pour faire prendre conscience au vieil homme de cette imposture, son petit fils leur montre le film que le spectateur attendait dès le début et qui met en image la pièce de Molière, avec costumes et décors d'époque.

Cette construction qui enchâsse deux histoires de Tartuffe distinctes, l'une visant à démasquer l'autre, fait naître deux pistes d'interprétation complémentaires. Dans un premier temps, la morale de la pièce Molière est renforcée puisque le spectateur est doublement prévenu du risque de vivre avec un Tartuffe à ses côtés, sans s'en rendre compte. D'ailleurs, le film s'achève par un carton nous mettant une dernière fois en garde contre tout les hypocrites du monde (« And therefore you-do you know who is sitting beside you ? »).
On notera que le personnage du petit fils s'était déjà auparavant adressé au spectateur, face camera, pour lui dévoiler ses intentions.

Le film nous invite ensuite également à réfléchir sur notre statut de spectateur. Murnau sous-entend que tout ce qu'on nous fait voir est susceptible de devenir un outil de persuasion, de propagande, fait pour nous pousser à modifier notre perception de la réalité. Dans le cas du vieil homme le film qui lui est projeté entraîne une prise de conscience salutaire mais ce n'est pas toujours le cas pour tout le monde...

Le personnage de Tartuffe, quant à lui, révèle à travers sa laideur physique toute l'étendue de sa corruption morale. Il tente de dissimuler son hideux faciès (éclatant de veulerie dans la dernière scène) derrière un livre de prière qu'il tient devant son visage partout où il va, tel un masque de piété censé faire illusion. On retrouve cette représentation du mal par l'apparence physique dans Nosferatu bien sûr mais aussi dans Faust. Mephistophélès y revêt d'ailleurs au début (il change plusieurs fois au cours du film) une apparence proche de celle de Tartuffe : la peau moite, l'oeil globuleux, le regarde fuyant, quelques cheveux raides et tombants, un sourire carnassier pour parachever le tout.

Si l'on tente de dresser un parallèle rapide entre les deux films, on pourrait dire que dans Tartuffe, le mal avance masqué dans sa tentative de corruption des «âmes pures» tandis que dans Faust, le mal trouve son incarnation la plus pure (le diable en personne) et prend un plaisir sournois à s'afficher en tant que tel.

NB : la première capture d'écran est tirée de Tartuffe, la seconde de Faust (de haut en bas)

# Posté le mardi 12 décembre 2006 04:36

Modifié le mardi 12 décembre 2006 04:48