Le cinéma, art et divertissement (pour le meilleur et pour le pire)
Les chiffres, quand on parle d'un art, quel qu'il soit, sont en général peu pertinents voire franchement absurdes. On ne juge pas d'un Picasso à son prix de vente, ni de la valeur d'un Doisneau au nombre d'entrées de sa dernière expo'. Pour le cinéma, il faut mettre un bémol. Car comme chacun sait le cinématographe est, à toujours été, une industrie autant qu'un art.
Certains industriels du cinéma voudraient d'ailleurs nous faire croire qu'il est d'abord un divertissement. Le pouvoir de l'argent autorise tout les audaces, pourrait-on se dire... D'un certain point de vue, ils n'ont pas tout à fait tort puisqu'à ses débuts le cinématographe était montré au gré des foires et fêtes foraines, amusement populaire comme un autre. Cette fonction originelle ne doit pas disparaître, pas de mal à ça. Mais en l'état actuel du cinéma en France et dans le monde, il est crucial de voir un film d'abord et avant tout comme une oeuvre à part entière. Car le voir comme un bien qui vise simplement à donner du plaisir, à faire passer le temps, c'est aujourd'hui, le rabaisser au rang de n'importe quel produit de consommation courante et oublier les efforts antérieurs qui ont élevé le cinématographe au range d'art. C'est le placer entre les jeans et les barres chocolatées comme on peut le voir dans certaines grandes surfaces. Cette attitude face aux films s'étend petit à petit, et ce avec une assurance... Napoléonienne.
Aujourd'hui, cette dichotomie entre art et divertissement (qui équivaut à celle que Robert Bresson fait dans ses Notes entre cinématographe et cinéma) se retrouve partout, dans la production française, américaine et mondiale. Bien sur, ce qui est effrayant n'est pas que Les Bronzés 3 atteignent 10 millions d'entrées; le cinéma populaire a toujours existé et il a souvent (pas toujours) donné des films dotés d'une vraie valeur artistique. Non, ce cinéma là n'est pas nuisible en lui-même. Le problème est qu'il écrase de plus en plus les films dits « d'auteurs », ceux que le consommateur moyen juge facilement chiants et longs. Multiplexes ou petits cinémas, tous sont inondés de copies des mêmes grosses productions et les petits films plus audacieux ont de plus en plus de mal à exister. Leur durée de vie est réduite à 1 ou 2 semaines alors qu'ils fonctionnent grâce au bouche à oreille et non à coup de matraquage publicitaire (on pense bien sûr récemment à Mr Besson et ses gnomes virtuels).
Ce phénomène se trouve renforcé par le développement exponentiel des multiplexes, imposants pachydermes qui écrasent tout sur leur passage, dont le nombre est passé en France de 22 en 1996 à 140 en 2005 (chiffres du récent dossier Le Monde Dossier & Documents). Or leur fonction n'a jamais été de promouvoir le cinéma d'auteur.
Alors on peut toujours se réjouir de la vitalité du cinéma français qui affiche cette année une fréquentation en hausse de 10% et une part de marché qui égale ô miracle) celle du cinéma US avec 44% des tickets environ. Mais si ce dynamisme ne profite qu'à des films formatés, à des comédies françaises qui utilisent les même ficelles que les gros nanards hoolywoodiens, alors, ce succès n'est qu'une façade, une pernicieuse illusion. Elle nous fait oublier la masse de films qui ne sont ni français, ni américains et qui demeurent invisibles, ou presque
Loin de moi l'idée qu'art et divertissement sont inconciliables, des réalisateurs tels que Schyamalan ou Spielberg y sont parfaitement parvenus. Mais quand on entend de plus en plus souvent certains vouloir « voir un truc pas prise de tête » ou « passer un bon moment », pour justifier leur envie de voir un film, on peut se dire que si les intentions ne sont nullement condamnables, les conséquences, elles, n'en restent pas moins regrettables. Même les rares films qui concilient tant bien que mal art et divertissement ne sont plus vus que comme des « pop corn movies ». Ce mode de raisonnement dominant tend à occulter la dimension artistique immense et la créativité contenue dans certains films. C'est pourquoi il faut absolument considérer le cinématographe comme un art, avant toute chose, afin qu'il reste à l'avenir un enjeu de pensée.
Mais ne jetons pas trop fort la pierre au spectateur-consommateur d'aujourd'hui, comme d'hier. Car les raisons de ce grignotage progressif du divertissement sur l'art quand on parle de cinéma, est d'abord l'oeuvre des chaînes de télévision, grandes sources historiques de financement (29.5% des film français 2005). Ce sont elles qui imposent des carcans artistiques, adaptés tout spécialement pour leur case de 21h. Une prise de risque 0 qui donne l'assurance de la rentabilité du projet, sans même songer à utiliser une partie des bénéfices réalisés à des projets plus novateurs.
Récemment, Télérama ou Le Monde se sont assez largement inquiétés du recul des chaînes dans le paysage du cinéma français, symbolisé par le retrait partiel du film du dimanche soir sur TF1. Désormais, elles filent le parfait amour avec les séries, en raison d'une meilleure garantie d'audience. Comment notre pauvre cinéma va-t-il bien pouvoir s'en sortir ? On peut émettre l'hypothèse suivante : si cette tendance au retrait des chaînes TV se poursuit, ce sera peut être l'occasion de réformer une bonne fois pour toute le système d'aide publique en faveur d'une plus grandes diversité aussi bien artistique que géographique. Ce sera l'occasion comme le souligne Paulo Branco, grand producteur indépendant, dans les Cahiers du Cinéma (Janvier 07) de privilégier les aides sélectives aux aides automatique dominantes pour le moment et qui favorisent des projets qui n'en n'ont pas besoin.
Une autre piste pertinente, proposée par les Cahiers du Cinéma eux-mêmes dans leur dossier « Produit-on trop de films ? », se situe au niveau du système d'aide des salles labellisées Art & Essai. Aujourd'hui cette appellation est accordée à tout et n'importe quoi, si bien qu'elle perd son sens et donc son importance. C'est le même principe que les aides automatiques. Les pouvoirs publiques ont le devoir de la redéfinir précisément afin que les aides bénéficient à ceux qui en ont vraiment besoin, aux salles qui refusent la facilité des films grands publiques. La limitation du nombre de copies par film est une autre solution qu'ils défendent. Celle-ci apparaît comme un moyen intelligent de garantir un meilleur accès au nombre croissant de films produits chaque année.
Il n'y a rien, vraiment rien, qui s'oppose à une meilleure coexistence à l'avenir des deux facettes du cinéma : l'art, et le divertissement. Il suffit d'une meilleure répartition des subventions publiques et de la bonne volonté de quelques investisseurs, les chaînes ou les banques, qui accepteraient le risque de perdre un peu d'argent pour des artistes audacieux, tout en récupérant les profits qu'on connaît sur les films populaires. Encore faudrait-il que ces décideurs, publiques ou privés, s'intéressent ne serait-ce qu'un peu l'art et les artistes... C'est pas gagné.