Pas vu, pas pris : un documentaire de Pierre Carles

Enfin, voici un documentaire acide, poil-à-gratter qui tente de parler des liens entre pouvoir politique et médias, dans la lignée de journalistes tels que Serge Halimi (Son petit livre, à lire : Les nouveaux chiens de garde).
Carles démontre comment une enquète commandée par Canal + sur le sujet est censurée. Impossibilité de faire son auto-critique, complaisance pour les collègues.

Clairement, la télévision ne peut dénoncer les liaisons incestueuses qu'elle entretient avec les grands de monde sous peine de se décrédibiliser complètement.

Ainsi va la vie de ce vaste thâtre de guignols...

En grand écran pour un meilleur confort ici
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# Posté le lundi 12 février 2007 09:00

Modifié le lundi 12 février 2007 09:34

INLAND EMPIRE de David Lynch

INLAND EMPIRE de David Lynch
**** / *****

La subversion d'un mythe

On dit souvent de Lynch qu'il est « au coeur du système », Hollywood : un monde entier au service d'un art, le sien. Il s'y est installé mais, loin d'en constituer l'âme, le foyer ou je ne sais quelle connerie, semble préférer jouer au vers solitaire.

Un vers qui grignote les entrailles de la poule aux oeufs d'or, creuse des sillons, construit un labyrinthe qui n'hébergerai pas un minable minotaure, ni un monstre quel qu'il soit (laissons cela aux Coréens ! ), ho non ce serait trop simple. Les dédales de son labyrinthe sont plutôt le terrain de jeu d'une multiplicité de figures cauchemardesques et vaporeuses, figures humaines en gros plan aplaties, torturées, distordues par la peur (et par la DV) qu'elles inspirent à Nikki Grace. Horrifiantes figures se dupliquant à mesure que les récits s'entrecroisent dans l'inconscient tourmenté de la star.

INLAND EMPIRE frappe par sa violence et son agressivité, dans son entreprise destructrice et déconstructrice d'un mythe, celui de la « star », au fondement de la machine à rêve perchée depuis un siècle dans les collines arides de LA (« where dreams make stars, and stars make dreams »)
A force de creuser, rogner, digérer, recracher, malaxer cet imaginaire romantique et tape-à-l'oeil, Lynch a fini par accoucher de son empire critique, soigneusement entouré d'un mur de complexité narrative qui semble à première vue infranchissable et rêche, contre lequel le spectateur masochiste vient se jeter consciencieusement. Gueule de bois garantie et ecchymoses non remboursées par la Sécu.

La subversion du rêve vendu au kilo par Hollywood se traduit par la confrontation du tournage d'un film maudit à l'histoire glauque de prostituées polonaises. Effet renforcé par l'interprétation de la star et de la prostituée par la même Laura Dern. Deux manières différentes de se vendre, mais qui font naître les mêmes peurs, nées de l'intrusion de l'inconscient, du refoulé dans la perception du réel.
Du glamour au sordide, il n'y a qu'un clignement de paupières. La lumière chaude d'un plateau TV se fait instantanément pale et glaçante. Une scène démente résume tout : l'agonie de l'héroïne au milieu de clochards indifférents, poignardée sur Hollywood Boulevard, au milieu de ces étoiles passées, figées dans le marbre.
Suprême ironie, la mise à mort de la star dans son jardin se révèle par un élargissement du cadre (vieille idée toujours efficace, voir La Montagne Sacrée), être une scène du film dans le film. Laura Dern se relève, on la félicite pour son jeu. De la naissance à l'extinction de l'étoile, Hollywood ne manquera rien.

On imagine alors Lynch nous chuchoter à l'oreille : « Spectateurs crédules, ne tremblez point trop fort, tout cela n'est jamais que du cinéma... »


NB : Pour faire le lien avec les Midnight Movies plus bas, le premier Lynch, Eraserhead, extraordinairement flippant et cauchemardesque, en était un célèbre.

# Posté le lundi 12 février 2007 07:06

La vie des autres, Black book : variations autour du dialogue entre Histoire et cinéma

La vie des autres, Black book  :  variations autour du dialogue entre Histoire et cinéma
La vie des autres, Black book : variations autour du dialogue entre Histoire et cinéma



Faire un film qui porte un regard à la fois lucide et critique sur une période (sombre en général) de l'Histoire est une entreprise périlleuse, semée d'embûches. La difficulté principale réside dans l'articulation fine d'intérêts et d'objectifs divergents qui menacent en permanence l'oeuvre d'implosion. Comment concilier le travail de documentation sur les faits et la recherche impérative d'un récit fictionnel efficace ? La vision subjective du cinéaste doit-elle toujours venir buter contre des présupposés ancrés dans la mémoire collective ?

Souvent, ceux qui se sont risqués dans cette aventure à l'issue incertaine se sont résignés à faire des choix plus ou moins radicaux. Du moins ont-ils dû choisir leur «camp ».
Des films tels que Ridicule de P. Leconte ou le Marie-Antoinette de S. Coppola, sont le produit d'un parti pris : celui de la pure fiction de divertissement. Quand le premier s'évertue à filmer des joutes verbales en perruque poudrée comme des matches de boxe, la seconde prend l'Histoire comme simple support d'une esthétique de l'insouciance et des plaisirs, « Pink is beautiful ».
D'autres apprentis cinéastes, se vautrent eux carrément (et avec délectation) dans le pathos, le larmoyant, tout en revendiquant un devoir de mémoire galvaudé, visant l'hommage à des martyrs qui n'en demandaient sûrement pas tant. Les exemples ne manquent pas et ils ne méritent pas d'être cités.
Pour le meilleur et pour le pire, on reste à chaque fois à la surface des évènements, des figures historiques, n'assistant jamais à la confrontation d'un artiste à l'histoire, dans une logique de pure divertissement. Ceci aboutissant à un spectacle vite consommé, vite oublié.
De l'autre côté du spectre, la figure tutélaire, la plus charismatique, est celle d'un Rosselini décidé à laisser aux générations futures un témoignage à chaud des évènements dans l'immédiat après-guerre. Il a tenté de restituer l'état moral et les conditions de vie d'un peuple dans le contexte violent du second conflit mondial. Pour cela, il réalise trois très grands films, avec une stricte économie de moyens (tournage en conditions naturelles, comédiens amateurs) Rome, ville ouverte, Paisa et Allemagne Année Zéro. L'Histoire au service du cinéma ou le cinéma au service de l'Histoire, voilà l'alternative posée.

La sagesse ne se mesure pas au nombre des années...

Récemment, deux films ont fait le pari de concilier les deux, l'idée étant de conjuguer plaisir de la fiction et vision pertinente de l'Histoire. Je parle donc de Black Book, du vétéran P. Verhoeven et de La vie des autres, film d'un jeune réalisateur allemand (au nom très, trop compliqué). Autant l'avouer immédiatement, il me semble que ce dernier remporte son pari précisément là où Verhoeven l'a manqué. Tout deux ont voulu montrer à partir de l'histoire douloureuse de leur pays (l'occupation allemande de la Hollande pendant la WW2 et l'espionnage généralisé de la Stasi en RDA) l'ambivalence des êtres, les éternels dilemmes moraux du bien et du mal. En gros, les bourreaux sont-ils vraiment rien que des gros méchants ? Et : les gentils ne sont-ils pas de vilains traîtres en puissance ?
Là où Verhoeven multiplie les rebondissements, retournements de situations et autres pirouettes, à coup d'artifices holywoodiens au possible, notre jeune allemand prend le temps de se poser, d'étayer ses personnages, de définir un cadre, sans jamais céder à l'appel de l'action faussement spectaculaire. Grâce à un travail d'écriture remarquable, son film gagne en finesse et en profondeur, sans susciter l'ennui. Il installe un climat de suspicion pesant, aussi lourd que la chape de plomb qui recouvrait les ruines du bloc soviétique dans les années 1980.
Verhoeven lui, nous (re)sort la carte du trash et de la provocation vaine pour bousculer les consciences. Malheureusement pour lui, ses choix n'ont plus grand chose de subversif. Ses manières d'enfant agité le font passer aujourd'hui pour un adolescent en crise qui ose dire «zut » à son papa (je pense à la scène de l'héroïne couverte de merde humaine). Qui plus est, son film aboutit à force de revirements à une morale vaseuse du « tous pourris » (sauf la blonde peut-être tiens).
Inversement, c'est avec une évidente maturité, qu'on retrouve aussi bien dans le sens du récit que dans la mise en scène souple et discrète, que La vie des autres construit la relation entre deux très beaux personnages : un auteur de pièces de théâtre « officiel » et un fonctionnaire de la Stasi (copie conforme du KGB russe) chargé de l'espionner au quotidien.
Ce dernier retient particulièrement notre attention puisqu'il est le dépositaire de cette fameuse ambiguïté morale, évoquée plus haut. Le portrait de ce petit homme gris qui se fond dans l'arrière-plan gris de son ascenseur est plein d'habileté. L'auteur nous donne à voir comment un petit rouage du système se trouve réduit à vivre par procuration, cantonné dans son rôle de voyeur, cherchant le soir dans l'alcool et les vieilles putes des sensations qui ne lui sont pas permises au quotidien.

***spoiler***

Le film rebondit ensuite et gagne en complexité quand l'espion se met à parasiter la petite pièce de théâtre à laquelle il assiste, à savoir la vie de l'auteur de pièces et de son actrice de femme. Il acquiert par là une sorte de pouvoir de mise en scène de la vie réelle que le véritable auteur de théâtre n'a pas et dont il est la victime ou plutôt le bénéficiaire. Tel un dramaturge, de par sa position omnisciente, il change petit à petit le destin des personnes sous son contrôle. Pas un héros qui renverserait à lui tout seul un demi-siècle de dictature, ni forcément le représentant de tout les « bons bourreaux » du bloc soviétique, juste un homme dans un contexte historique précis, confronté un jour à des choix qui engagent sa conscience. Avec La vie des autres, le cinéma se met si bien au service de l'Histoire qu'il en sort également grandit.


photos :
en haut -> Rome, Ville Ouverte de Roberto Rosselini
en bas -> Marie-Antoinette de Sofia Coppola

# Posté le lundi 05 février 2007 03:09

La vie des autres en images

La vie des autres en images
Deux photos extraites du film dont il est question ci-dessus : La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck

# Posté le lundi 05 février 2007 03:04

The Rocky Horror Picture Show et autres Midnight Movies

The Rocky Horror Picture Show et autres Midnight Movies
Rocky Horror Picture Show

NB : Nous tenterons dans les quelques lignes qui suivent de parler de ce film sans employer le terme « culte »...Mais si c'est possible.

Entre autres banalités, il faudrait commencer par dire que le Rocky Horror Picture Show, adapté d'une comédie musicale est l'opéra rock le plus adulé, le plus foutraque, le plus joyeusement acide, le plus faussement naïf, du cinéma anglais, et ce depuis 25 ans. Un film bourré de gags, d'expérience bio-chimiques, de références et d'irrévérences. C'est un « midnight movie» (expression qui désigne des films diffusés aux USA sur une longue période mais avec une seule séance : le samedi à ...minuit, pardi) comme on les aime et où toutes les formes libres de sexualité, réunies dans un manoir extra-temporel, se réunissent pour prendre leur pied, affranchies de la morale traditionnelle (heterosexuelle) et de la norme sociale. Elles s'éclatent sur leur propre planète en périphérie de la Terre.

Ces fascinantes créatures qui perpétuent les mythes issus de la célèbre contre-culture post-68 apparaissent comme des monstres qui, en tant que tels, rejoignent des univers balisés de séries B, films d'horreurs et fantastiques. Le parallèle est à la fois esthétique et sémantique (Transylvania->Transexuel). Ce sont les nouveaux Frankenstein, Dracula, King Kong et conssorts. Comme eux, ils se revendiquent comme de gentils monstres, à la folie douce et nés pour demeurer incompris.

Leur fantasmagorie puissament sexuelle et décadente se construit contre deux archétypes normatifs : d'abord le jeune couple naif, égaré sur la route du pêché et rapidement dévergondé; puis la comédie musicale, lieu poussiéreux de tous les romantismes, mièvreries et guimauves dégoulinantes de bons sentiments.

On remarquera au passage que le travail sur les costumes et les maquillages (cernes noires, cuir et bas résille sont de sortie) s'inscrit au même titre que la folle musique rock dans l'ombre des grands groupes qui suivront : Kiss, The Cure et Queen bien sûr.

Vraiment, un film c**** de chez c**** (j'avais bien dit que je le dirais pas).

Puisqu'on parle de Midnight Movies, j'en profite pour saluer l'initiative du Cinéma le Reflet Médicis qui nous a offert la possibilité de découvrir sur grand écran quelques autres tranches de cinéma libre, critique, hors de tout cadre réducteur avec notamment :

-The Wicker Man de Robin Hardy : autre film musical qui s'attaque au diktat de la chrétienneté outre-manche, emmené par l'icône Christopher Lee. Quelque dialogues sont particulièrement savoureux (« Bon les enfants, savez vous ce que représente le grand mât (objet de culte) qui est dehors ? Non ? C'est un symbole phallique !)

-El Topo d'Alejandro Jodorowsky : explosion des codes du western, épopée mystique et outrancière qui renouvelle la figure du messie.

-La Montagne Sacrée du même auteur : la recherche d'autres formes de spiritualités dans un film qui attaque cette fois tout les pans de la société occidentale.
Deux oeuvres irracontables qui forment un joli bordel d'idées, de symboles, et surtout de grosses claques visuelles. Il faudrait y consacrer (beaucoup) plus de temps.

# Posté le mardi 30 janvier 2007 06:26

Modifié le mercredi 23 mai 2007 00:47