La vie des autres, Black book : variations autour du dialogue entre Histoire et cinéma Faire un film qui porte un regard à la fois lucide et critique sur une période (sombre en général) de l'Histoire est une entreprise périlleuse, semée d'embûches. La difficulté principale réside dans l'articulation fine d'intérêts et d'objectifs divergents qui menacent en permanence l'oeuvre d'implosion. Comment concilier le travail de documentation sur les faits et la recherche impérative d'un récit fictionnel efficace ? La vision subjective du cinéaste doit-elle toujours venir buter contre des présupposés ancrés dans la mémoire collective ?
Souvent, ceux qui se sont risqués dans cette aventure à l'issue incertaine se sont résignés à faire des choix plus ou moins radicaux. Du moins ont-ils dû choisir leur «camp ».
Des films tels que
Ridicule de P. Leconte ou le
Marie-Antoinette de S. Coppola, sont le produit d'un parti pris : celui de la pure fiction de divertissement. Quand le premier s'évertue à filmer des joutes verbales en perruque poudrée comme des matches de boxe, la seconde prend l'Histoire comme simple support d'une esthétique de l'insouciance et des plaisirs, « Pink is beautiful ».
D'autres apprentis cinéastes, se vautrent eux carrément (et avec délectation) dans le pathos, le larmoyant, tout en revendiquant un devoir de mémoire galvaudé, visant l'hommage à des martyrs qui n'en demandaient sûrement pas tant. Les exemples ne manquent pas et ils ne méritent pas d'être cités.
Pour le meilleur et pour le pire, on reste à chaque fois à la surface des évènements, des figures historiques, n'assistant jamais à la confrontation d'un artiste à l'histoire, dans une logique de pure divertissement. Ceci aboutissant à un spectacle vite consommé, vite oublié.
De l'autre côté du spectre, la figure tutélaire, la plus charismatique, est celle d'un Rosselini décidé à laisser aux générations futures un témoignage à chaud des évènements dans l'immédiat après-guerre. Il a tenté de restituer l'état moral et les conditions de vie d'un peuple dans le contexte violent du second conflit mondial. Pour cela, il réalise trois très grands films, avec une stricte économie de moyens (tournage en conditions naturelles, comédiens amateurs)
Rome, ville ouverte,
Paisa et
Allemagne Année Zéro. L'Histoire au service du cinéma ou le cinéma au service de l'Histoire, voilà l'alternative posée.
La sagesse ne se mesure pas au nombre des années...
Récemment, deux films ont fait le pari de concilier les deux, l'idée étant de conjuguer plaisir de la fiction et vision pertinente de l'Histoire. Je parle donc de
Black Book, du vétéran P. Verhoeven et de
La vie des autres, film d'un jeune réalisateur allemand (au nom très, trop compliqué). Autant l'avouer immédiatement, il me semble que ce dernier remporte son pari précisément là où Verhoeven l'a manqué. Tout deux ont voulu montrer à partir de l'histoire douloureuse de leur pays (l'occupation allemande de la Hollande pendant la WW2 et l'espionnage généralisé de la Stasi en RDA) l'ambivalence des êtres, les éternels dilemmes moraux du bien et du mal. En gros, les bourreaux sont-ils vraiment rien que des gros méchants ? Et : les gentils ne sont-ils pas de vilains traîtres en puissance ?
Là où Verhoeven multiplie les rebondissements, retournements de situations et autres pirouettes, à coup d'artifices holywoodiens au possible, notre jeune allemand prend le temps de se poser, d'étayer ses personnages, de définir un cadre, sans jamais céder à l'appel de l'action faussement spectaculaire. Grâce à un travail d'écriture remarquable, son film gagne en finesse et en profondeur, sans susciter l'ennui. Il installe un climat de suspicion pesant, aussi lourd que la chape de plomb qui recouvrait les ruines du bloc soviétique dans les années 1980.
Verhoeven lui, nous (re)sort la carte du trash et de la provocation vaine pour bousculer les consciences. Malheureusement pour lui, ses choix n'ont plus grand chose de subversif. Ses manières d'enfant agité le font passer aujourd'hui pour un adolescent en crise qui ose dire «zut » à son papa (je pense à la scène de l'héroïne couverte de merde humaine). Qui plus est, son film aboutit à force de revirements à une morale vaseuse du « tous pourris » (sauf la blonde peut-être tiens).
Inversement, c'est avec une évidente maturité, qu'on retrouve aussi bien dans le sens du récit que dans la mise en scène souple et discrète, que La vie des autres construit la relation entre deux très beaux personnages : un auteur de pièces de théâtre « officiel » et un fonctionnaire de la Stasi (copie conforme du KGB russe) chargé de l'espionner au quotidien.
Ce dernier retient particulièrement notre attention puisqu'il est le dépositaire de cette fameuse ambiguïté morale, évoquée plus haut. Le portrait de ce petit homme gris qui se fond dans l'arrière-plan gris de son ascenseur est plein d'habileté. L'auteur nous donne à voir comment un petit rouage du système se trouve réduit à vivre par procuration, cantonné dans son rôle de voyeur, cherchant le soir dans l'alcool et les vieilles putes des sensations qui ne lui sont pas permises au quotidien.
***spoiler*** Le film rebondit ensuite et gagne en complexité quand l'espion se met à parasiter la petite pièce de théâtre à laquelle il assiste, à savoir la vie de l'auteur de pièces et de son actrice de femme. Il acquiert par là une sorte de pouvoir de mise en scène de la vie réelle que le véritable auteur de théâtre n'a pas et dont il est la victime ou plutôt le bénéficiaire. Tel un dramaturge, de par sa position omnisciente, il change petit à petit le destin des personnes sous son contrôle. Pas un héros qui renverserait à lui tout seul un demi-siècle de dictature, ni forcément le représentant de tout les « bons bourreaux » du bloc soviétique, juste un homme dans un contexte historique précis, confronté un jour à des choix qui engagent sa conscience. Avec
La vie des autres, le cinéma se met si bien au service de l'Histoire qu'il en sort également grandit.
photos : en haut ->
Rome, Ville Ouverte de Roberto Rosselini
en bas ->
Marie-Antoinette de Sofia Coppola