Il y a peu, j'ai pu faire partie de ces quelques cinéphiles bénis du ciel qui ont pu se ballader de salle en salle au Festival de Cannes. Le bilan est très positif avec une 20aine de films visionnés en 6 jours. J'essaierai de rendre compte de la plupart d'entre eux sur ce blog, même si le manque de recul sur chaque film fait qu'il est très dur de leur rendre justice et les aborder sous toutes leurs facettes.
Vous pouvez voir les quelques photos que j'ai prises sur la Croisette ici :
PHOTOS CANNOISES
We own the night de J. Gray :
Les trompettes étaient de sortie pour le soi-disant mal aimé du cinéma américain. Grosse déception. Ca n'est pour moi qu'un gros polar certes sobre, efficace et avec un Joaquim Phenix au visage intense mais vraiment ultra-conventionnel. Ca apporte si peu à un genre battu et rebattu. Bordel, quel manque d'inventivité, d'originalité... y'a à peine une demi-idée personnelle.
Le scénario est archi-prévisible, les personnages stéréotypés (dealers russes très vilains, flics intègres qui serrent la mâchoire l'air de dire « attends un peu ce que tu vas voir ») et la morale finale vaseuse fait passer une vengeance personnelle inutile pour l'accomplissement d'un devoir familial.
Ca ressemble à du Scorsese en sous-régime, entre The Departed et Casino, l'humour et la direction d'acteur en moins.
Vraiment, les éloges de la presse me sidèrent. C'est d'un laborieux !
Smiley Face de G. Arraki :
Un film qu'on ne s'attend pas du tout à découvrir ici, à la 15aine, tant il fuit avec abnégation l'étiquette « film d'auteur » que certains auraient été tentés de lui attribuer après le très troublant Mysterious Skin.
En effectuant un tel virage à 180°, Arraki se retrouve flirtant innocemment, tel un adolescent faussement provocateur, avec les codes du teen movie. Smiley Face peut se résumer à 1h30 de gags potaches plus ou moins drôles qui s'enfilent comme des perles autour du cou d'Hanna Faris, interprète de l'héroïne qui n'en finit plus de traîner sa tronche d'ahurie décerébrée depuis Lost in Translation.
Pour en rajouter encore un peu plus dans l'esbrouffe Arraki n'hésite pas à nous déballer son arsenal d'effets visuels super-méga étudiés-qui-en-mettent-plein-la-vue : accélérés/ralentis, flèches et autres smileys en inserts etc. Wahou, ça dépote tout ça !
La déception est d'autant plus grande que son précédent film avait révélé un certain talent de mise en scène et un goût prononçé pour l'ironie et la cruauté.
Serait-il devenu innofensif ?
Avant que j'oublie de J. Nolot :
Une dépression, encore une, après celle exaspérante de Bruni-Tedeschi dans
Actrices. Nolot se met à nu (au sens propre comme au figuré). Son corps n'a plus sa vigueur d'entan. Il se traîne et même les fellations qu'il pratique sur de jeunes gigolos ne parviennent plus à l'électriser...la routine, quoi. L'argent n'est plus un problème, le bonheur en est un faux. Alors Nolot ne sait plus bien quoi attendre de la vie. Il regrette son amour manqué, récemment décédé, négocie l'héritage et puis quoi ? Et puis une trithérapie après 25 ans de séropositivité.
Nolot se met en scène en marginal décrépit, plus dandy que rebelle, faisant montre d'un nihilisme que Les témoins (sur le thème du sida et de l'homosexualité), s'efforçait de circonscrire (le personnage de M. Blanc). Son histoire de crise existentielle pourrait être intéressante si les dialogues laconiques ne sonnaient pas si faux.
Pour la dernière scène très émouvante, on ne regrette toutefois pas d'être resté (comme d'autres l'ont souligné) : déguisé en travesti, silencieux, sur fond d'une musique grave sonnant comme une marche funèbre, il s'avance dans la nuit qui l'absorbe lentement vers le néant. Spectre corrompu, errant depuis trop longtemps à la recherche du royaume des morts.
Persépolis de M. Satrapi :
Persépolis ouvre une voie nouvelle dans le champ du film d'animation à vocation populaire. Entre des japonais à l'imagination débridée et des américains dépassant laborieusement la parodie shootée au tube disco, Michel Ocelot n'est plus seul. Marjane Satrapi signe une oeuvre autobiographique qui s'appuie assez habilement sur son arrière-plan historique, naviguant entre deux écueils : le narcissisme et le cours d'histoire didactique ou simplificateur.
Le trait sec en noir et blanc, très simple, rend compte d'une vie obscurcie par les persécutions des régimes iraniens successifs. Certaines séquences qui représentent des scènes de mobilisation collective telles qu'une guerre ou une manifestation, figurent les protagonistes en ombre chinoise, illustrant fort justement cette perte de l'identité individuelle, fondue dans la masse en mouvement.
Mais des éclats de couleur ponctuent également ce récit rétrospectif, et rappellent l'humour acerbe dont fait preuve l'auteure, ce qui contribue à faire de son personnage un petit être attachant et gentiment rebelle. On pense à cette séquence très drôle montrant l'adolescence comme une métamorphose accélérée du corps de l'enfant en adulte, hyperbolisant les bouleversements physiques par la grâce du dessin.
C'est cette distance comique qu'installe Marjane Satrapi vis-à-vis d'elle-même et de son entourage qui sauve le film d'une tonalité trop terne ou exagérément consensuelle qui aurait limité Persépolis à un banal plaidoyer pour la liberté d'expression des démocraties occidentales.
Tout est pardonné de Mia Hansen-Love :
Pour son premier long-métrage, l'ex-critique des Cahiers du Cinéma a réussit un mélodrame familial assez touchant. Une autrichienne quitte son mari français, écrivain raté et drogué, emportant sa fille avec elle. Cette dernière le retrouvera 11 ans plus tard.
Le récit est assez bien construit, fonctionnant par ellipse pour saisir les mutations successives d'une famille moderne.
Ce sont de petits détails qui suscitent chez le spectateur une tendresse pour les personnages. Quand l'adolescente retrouve son père au restaurant et qu'ils entament une discussion à bâtons rompus, les pupilles de ses grands yeux noisettes tremblent, s'agitent de gauche à droite, Ils semblent, sous le coup de l'émotion, de sonder le visage du père pour fouiller et faire rejaillir un passé trop longtemps occulté par la mère.
Les personnages sont filmés avec pudeur, la jeune réalisatrice ayant l'intelligence de faire un usage juste et parcimonieux de la musique qui lui permet de ne pas surligner des sentiments et des affects déjà présents à l'écran.
Parpados Azules de Ernesto Contreras :
Dans une file d'attente, un festivalier s'adresse à une amie se désole : «
on vient pas au cinéma pour voir la misère du monde ! ». Par cette petite phrase, il reformulait ce célèbre préjugé qui consiste à considérer que le cinéma doit raconter de « belles histoires » peuplées de héros « glamour » ou « sexy » qui vivraient leur vie passionnément. Le cinéma comme moyen de fuir la morosité, la banalité de son existence quotidienne.
Ce n'est donc pas un hasard si le film qui vient contredire ce préjugé est mexicain. C'est à dire issu d'un pays voisin de la patrie des « belles histoires » : Holywood. En effet, le défi de Contreras consiste à faire reposer son film sur les petites épaules de deux trentenaires solitaires et peu enjoués, qui ne s'aiment pas et qui finiront pourtant par se marier pour échapper à la misère affective dans laquelle ils se morfondent. Pour cela, il faudra passer par toutes les étapes obligées (hélas pour le spectateur) : ciné, resto, dancing...
Le constat du film est pessimiste pour ces losers qui peinent à profiter de leur part du gâteau, mais proposer une telle alternative au règne du glamour et du romantisme suave, apparaît à Cannes encore plus qu'ailleurs, comme une nécessité.