Pas de surprise, non, du début à la fin, Kelly Reichardt ne nous en fera pas. Il en a été décidé ainsi. Tout ou presque est clairement balisé, jalonné, affiché, de manière à ce que le spectateur ne sente pas perdu. Il assiste du fond de son (confortable) fauteuil à la ballade paisible de deux amis d'enfance dans une forêt de l'Oregon. L'un a un boulot fixe et s'apprête à être papa, l'autre est plus marginal. Il porte donc une barbe et fume sa pipe à herbe. C'est apparemment leur place dans la société qui les a progressivement éloignés.
Le film rappelle, à certains égards, Sideways qui traitait déjà (avec brio) de la relation amicale entre deux hommes hauts en couleurs, partis sur la route des vins californien faire le point sur leur existence. Pour ne rien arranger à cet air de déjà-vu, le personnage barbu ressemble fort à Paul Giamatti. Cinématographiquement, on nous promène donc quelque part entre Sideways, et l'austère Gerry de GVS, mais plutôt quelques latitudes en-dessous. Tout est donc fait pour envisager ce film comme le nouveau petit bijou du cinéma indépendant US, sorti dans 4 salles dans Paris.
Et au cas, où on aurait l'étrange idée de voir dans ce histoire qui met en exergue les vertus régénérantes d'une ballade en pleine nature, un éloge de la nature un peu conservateur, les deux joyeux drilles écoutent sur leur trajet des discussions autour de la stratégie démocrate à la radio.
Enfin, Old Joy revendique pleinement sa qualité d'œuvre en mode mineur (en voilà un qui a tout pour plaire aux cahiers) : 1H15 de promenades, quelques discussions existentielles au coin du feu entre deux bières, un bain chaud en pleine jungle et on remballe.
C'est tout juste si une moue boudeuse ou un petit retard sur le programme viennent troubler l'imperturbable quiétude qui se dégage des notes de guitare de la BO : elles semblent bercer et détendre les deux hommes, comme une comptine de Mère Nature, éclairant doucement le film de l'intérieur. Une sérénité de lac suisse. Il est certes vrai que l'on perçoit dans les plans serrés sur les visages des deux amis, une certaine inquiétude, un léger doute concernant l'avenir de leur relation, ou leur avenir tout court. Mais pourtant, on ne percevra rien, dans cette escapade qui ne fasse changer leur manière d'envisager leur existence : marginal ou mec rangé, même cette dichotomie qui crève les yeux en reste au stade de l'apparence. Du début à la fin, rien n'a véritablement changé. On s'est bien détendus (les personnages et le spectateur), on a vu que la forêt n'avait rien perdu de ses charmants atours*, et chacun rentre chez soi.
"On s'appelle bientôt ? Ok, man"
Tout le contraire de La Forêt de Mogari, le dernier film de Naomi Kawase, qui perdait de manière impromptue ses deux protagonistes (une jeune infirmière et un vieux fou, habités tous deux par un drame intérieur) dans une forêt dangereuse, inconnue, mais aux ressources mystiques salvatrices. Leur aventure très intense, parcourue de cris, de pleurs et de rires, s'achevait par une sorte de révélation, de délivrance, dans un climax qui permettait aux deux personnages de retrouver une vie apaisée, celle que Old Joy ne cesse d'afficher, sans jamais vraiment à la remettre en cause.
Alors, la ballade n'est certes pas désagréable, les deux acteurs sonnent justes, ils sont crédibles et même parfois touchants, plongés dans leur petite mélancolie de trentenaires un peu paumés, mais on se dit que quand même, ne jamais chercher à remettre en question son récit et ses intentions, ne jamais oser les bousculer, voire les dépasser, relève d'un strict et pur gâchis de talent.
* A ce propos, la réalisatrice parvient à filmer amoureusement la nature comme un cocon reposant, mais elle n'atteint pas la beauté lumineuse des plans d'Honor de Cavalleria (encore une histoire d'amitié entre deux mecs, d'ailleurs)
Voilà un petit texte de Paola, qui propose une autre vision du film :
Old Joy m'a montré ce qu'est l'élégance. Ce film permet d'entrer dans l'émotion par une porte inattendue ; celle du quotidien, de la banalité. Kelly Reichardt nous plonge dans une torpeur oubliée, pour nous montrer que la beauté se trouve parfois là où on pense qu'il n'y a rien.
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi ce film m a-t-il envoûté alors qu'il ne montre qu'une simple balade en foret avec deux acteurs au physique neutre, en vieux shorts oranges, et sans problèmes particuliers ? Sans même un ours qui viendrait, tous crocs dehors, gâcher le pic nic, les dévorant sous nos yeux ?
Deux hommes dont on ne sait pas grand-chose, et dont on devine seulement les liens d'amitié et les positions sociales, partent en foret, sac au dos. On ne sait rien d'autre, et aucun signe apparent ne nous guide dans l'intrigue potentielle que comporte tout film apparemment digne d'être vu. Le film n'exige pas de nous de COMPRENDRE, de SAVOIR, seulement de se fondre dans la foret et ses bruits, ses odeurs d'humus qui semble bercer la salle de cinéma, ses cris de bêtes ou d'insectes inconnus. C'est cela, ce film nous invite dans l'inconnu.
Ils ne parlent pas dans la voiture, comme deux membres d'une même famille qui s'autoriseraient l'un l'autre à habiter dans leurs pensées devant le paysage qui défile.
Le temps d'un simple parcours dans le lointain. Un lointain pourtant accessible où les deux hommes prennent des bains de sources chaudes, jusqu'à s'abandonner dans les bras des arbres bruns qui les enveloppent.
Ce film nous demande une chose rare : s'abandonner, et tenter de sentir et non de comprendre.
Il nous dit aussi autre chose : le temps des hommes n'est pas le seul à avoir une réalité sur terre, un autre temps existe, à la lisière de la ville. Le temps de la nature ne peut être dompté, il ne peut qu'être écouté. C'est peut être alors parce que l'homme a peur de l'abandon et du don de soi, et qu'il veut à tous égards imposer son tempo, qu'il chasse et traque les forets.
Moi j'ai simplement touché du doigt une chose : l'angoisse des hommes vient de leur amnésie. Nous sommes partie d'un tout. Sans ce tout, dont la nature fait partie, nous perdons notre sens.




![[Cannes 2007] Stellet Lichte de C. Reygadas](http://31.img.v4.skyrock.net/318/largo07/pics/990891740_small.jpg)