Pour commencer, voici une petite synthèse (pas vraiment un commentaire) de l'essai de Roland Barthes sur la photographie intitulé La chambre claire.
Dans cet essai, Barthes retrace pour nous les étapes de sa recherche d'une ontologie de la photographie. Il tente de déterminer ce qui la différencie des autres arts, ce qui constitue son « essence ». Le sémiologue, après avoir défini les trois postures-type possibles de l'acte photographique (1) « l'operator » : le photographe,2) le « spectrum » : le sujet et 3) le « spectator »), analyse ce qu'il éprouve de manière subjective à la vue d'une photo. Qu'est-ce-qui fait qu'une photo retient ou non notre attention ? A l'inverse, pourquoi une autre nous laissera indifférent ? Cette problématique élude volontairement la question de l'art photographique, qui consisterait à établir une frontière ou des critères de différenciation entre les photos « artistiques » et les photos dites « de famille »/journalistiques.
Afin de mieux comprendre ce qui résonne en lui face à une photographie, Barthes propose l'hypothèse suivante : une photographie peut contenir des éléments qui appartiennent à deux formes distinctes : le « studium » et le « punctum ». Le « studium » est toujours présent. C'est, d'une certaine manière, le thème général de la photo; un ensemble d'informations sur un paysage, un peuple, des coutumes, comme une couleur ou un sentiment dominant : un « champ d'intérêt culturel ». Dans ce cadre, le « punctum » est le détail qui se détache de la photo, celui qui retient l'attention du spectateur et qui la rend « intéressante ». Ce peut être un personnage en arrière-plan, un geste, un vêtement, une attitude... Surtout, il se caractérise par sa subjectivité. Chacun est libre de trouver ou non un « punctum » dans une photographie, en fonction de ses goûts, de sa vie, de sa personnalité... Dès lors l'intérêt que l'on trouve dans une photo ne dépend en aucun cas de ce que Barthes appelle « l'art du photographe », son talent en somme. La présence de ce petit détail est contingente, souvent involontaire. D'ailleurs, quand les intentions du photographe sont trop criantes, la photo perd généralement en qualité, en ce qu'elle ne donne pas au spectateur matière à penser.
Dans un second temps, Barthes va chercher à définir les principes fondateurs d'une ontologie de la photographie. Pour lui, la photographie se définit d'abord et avant tout par rapport à un Référent, à la fois réel (qui a bien existé), et passé (la photo immortalise un instant T qui, dès le flash déclenché, appartient déjà au passé), ce qui l'amène à affirmer que « la photo est littéralement une émanation du référent ». Ainsi le noème de la photographie est désigné par l'expression « ca-a-été ». En cela, toute photographie est dotée d'une « force constatative », d'où son utilisation première à des fins civiles et administratives.
Ainsi, Barthes voit la photographie à la fois comme une émanation du réel et comme un ensemble de signes « plats », c'est-à-dire qui ne disent rien d'autres que ce qui apparaît à la surface de l'image.
On pense alors à quelques grands films dans lesquels la photographie marque le point de départ de la construction d'un mythe. Que ce soit dans Flags of our fathers d'Eastwood ou dans The left-handed gun (Le gaucher) d'Arthur Penn, les photos ne saisissent pas des personnages en pleine action, ils posent dans une construction artificielle qui les met en valeur. Certes, les deux photos en question (celle du plantage de drapeau au sommet de l'île et celle du portrait de Billy the Kid) attestent de l'existence des hommes qu'elles mettent en scène mais elles témoignent surtout d'une volonté de se présenter aux regards dans une posture étudiée, une représentation. On se rappelle de Barthes s'exclamant : « ce qui fonde la nature de la photographie, c'est la pose ! ». En effet, dans Flags, on replante le drapeau juste pour la photo, et dans The left-handed gun, Billy (P. Newman) pose avec un fusil factice. Dans les deux cas, la photo donne aux personnages représentés une aura, presque mystique dans le cas de Billy. Elle hante l'imaginaire du public, soit pour servir l'effort de guerre, soit pour illustrer les récits d'une légende de l'Ouest. Dès lors que le sujet d'une photo est conscient de se faire tirer le portrait, la « force constatative » de l'image est annulée par sa force suggestive. Le spectator a sous les yeux, une scène non pas « réelle » mais construite. Il ne contemple pas un personnage, mais l'image que celui-ci veut donner d'elle.
The left-handed gun est un grand western de par sa volonté de se placer dans le hors-champ de la photographie, de montrer la réalité derrière le mythe « Billy the Kid and Patt Garrett ». Ainsi, Billy, après avoir découvert qu'il est devenu un héros de feuilleton que tout le monde connaît, se voit répliquer par l'écrivain qui le suit que lui et le personnage légendaire sont deux entités distinctes. Aucune fierté à en tirer. Dans la vraie vie, il n'y a aucune grandeur, aucun héroïsme à assassiner froidement quatre pauvres types pour venger son ancien patron; de même que dans Flags, les soldats sur la photo n'ont rien de « héros ». Pire, ce costume qu'on leur fait endosser de force les déprime profondément.
C'est donc probablement dans cet écart entre la fascination pour des photos artificiellement construites et l'existence réelle des sujets représentés que se loge l'imposture photographique.



