A l'heure de la « pop écologie », l'acteur-réalisateur Sean Penn tenait un beau sujet, très cinématographique, avec ce qu'il faut d'émotion, d'enjeux dramatiques, et de thématiques excitantes (rapport de l'homme moderne à la nature, crise de la famille moyenne américaine...). En plus, son histoire de jeune diplômé abandonnant famille et biens pour partir à l'aventure on the road et se perdre dans des régions désertiques, porte la caution « tirée dune histoire vraie ». Bref Into the Wild, sur le papier, a tout pour plaire.
Dernier venu d'une vague de films issus d'horizons très éclatés ayant pour point commun de revendiquer une sensibilité, un attachement particulier à l'environnement naturel1, on se demandait bien sous quel angle Sean Penn comptait éclairer son film. Et, ce qui frappe dès les premières minutes, c'est cet étrange (pour ne pas dire incompréhensible) paradoxe de la mise en scène.
Je m'explique. Là où le récit ne fait que parler de dépouillement, d'abandon du superficiel, d'éloge de la contemplation, ou de retour à l'essentiel, Sean Penn a recours à tous les artifices de mise en scène les plus éculés (ralentiiiis, accélérations, inserts visuels, surimpression, voix off...) et à un montage tape-à-l'oeil au possible. Les flash-backs granuleux rappellent lourdement que dès son plus jeune âge notre héros était un aventurier dans l'âme ou que ses parents entretenaient une relation « orageuse ». Par ailleurs, je paie un Mars à qui saura me fournir une explication argumentée justifiant l'usage du split-screen à plusieurs reprises. On est pourtant à des années-lumière de l'oeuvre d'un De Palma...
Cette superficialité des effets et du montage fait écho à celle de l'image. Certes, Sean Penn n'éprouve aucune difficulté à représenter, dans des plans aériens, l'intime solitude du voyageur au coeur des immensités désertiques de l'Arizona ou de l'Alaska; mais il ne peut s'empêcher de se livrer à des séquences « faune et flore », pleines de couleurs vives et chiadées, traversées par des ballets de nuages dansants ou par des vagues fracassantes au ralenti. Comme pour mieux nous faire comprendre que oui, la nature est belle quand on sait la regarder... On tombe très vite dans le cliché télévisuel, si bien que certains plans ne jureraient pas dans un documentaire écolo ou dans un spot de pub pour les régions concernées.
On ne compte plus également le nombre de séquences qui se retrouvent noyées sous un déluge d'arpèges de guitare acoustique. La bande originale se veut blues-folk rural pour souligner un peu plus -quoi ? Oui vous avez deviné- le thème du retour aux sources... Au final, à chaque fois que l'on aimerait voir un plan respirer, s'offrir à nous timidement, s'épanouir comme une fleur déploierait ses pétales aux rayons du soleil, la musique ou la mise en scène le coule, pour ainsi dire, sauvagement.
On peut légitimement se demander ce qui a poussé Sean Penn a une telle débauche d'énergie contre-productive. Est-ce par manque de confiance en soi ou par complexe d'infériorité de l'acteur prétendant au statut de réalisateur ? Peut-être que l'ajout de ces « béquilles visuelles » à un récit qui tenait déjà debout résulte-t-il de la peur d'ennuyer le spectateur américain moyen, avec un film sans suspens et sans rebondissements dramatiques tonitruants ? Mais s'il craignait de perdre le spectateur au cours de cette longue errance de 2h30, pourquoi n'avoir pas raccourci le film au montage ? Truffaut, critique de cinéma, affirmait qu'il coupait systématiquement une phrase sur trois par peur d'ennuyer le lecteur et pour donner du mouvement à son texte2, ce qui valait probablement mieux que de rajouter des tartines de formules clinquantes.
Ce « retour à la vie sauvage » se révèle être d'autant plus décevant qu'il évite l'écueil d'une empathie trop flagrante avec le personnage principal. L'issue tragique de son périple met clairement en évidence l'impasse vers laquelle son jusqu'au-boutisme l'a conduit, sans toutefois critiquer le souffle de fraîcheur que dégage sa personnalité et l'enthousiasme romantique qui l'habite. Il est qui plus est interprété par un jeune comédien (Emile Hirsch) tout à fait crédible, même dans les quelques périlleuses crises d'hystérie de son personnage.
Ajoutons enfin que ce road trip est agréablement rythmé par des rencontres tour à tour cocasses (le couple de baroudeurs bien allumés) ou touchantes (le grand-père), avec des seconds rôles qui font office de parents et d'amis de substitution pour le jeune homme. Sur ce point, Into the Wild reprend avec succès le schéma de la comédie douce-amère de Jim Jarmusch (maître incontesté du cinéma « indépendant » américain), Broken Flowers. C'est ce qu'on préférera retenir de cette oeuvre à la fois ambitieuse et désespérément maladroite.
1Rappelons parmi les oeuvres les plus représentatives Lady Chatterley (français), Honor de Cavalleria (espagnol), Old Joy (usien), et récemment La forêt de Mogari (japonais).
2 « Lorsque je faisais un article j'en coupais souvent le tiers avant d le porter à Arts, car j'étais obsédé par l'idée d'ennuyer. J'allais parfois jusqu'à remplacer des mots longs par des mots courts. J'écrivais d'abord nerveusement, rapidement, ensuite je coupais une phrase sur trois pour que l'article ait du mouvement, qu'on soit obligé de le lire. » Entretiens avec Francois Truffaut (1962) in Anthologie La Nouvelle Vague, Edition Petite Bibliothèque des Cahiers



