Ne connaissant Ken Loach que par Le vent se lève et sa réputation de cinéaste de gauche épris de réalisme social (les banlieues ouvrières désaffectées du nord de l'Angleterre, ca le connait), j'entrais dans la salle un peu à reculons.
Finalement, la découverte de ce film fut une bonne surprise qui, une fois n'est pas coutume, a cloué le bec à mes réticences. Disons que ce nouveau Ken Loach au titre violemment ironique surprend par la relative sobriété du ton et de la mise en scène. En prenant pour thème central l'exploitation des immigrés clandestins par une jeune gérante d'une boite d'interim flirtant avec la légalité (dans un cadre législatif pourtant déjà particulièrement souple), l'anglais referme la parenthèse du film historique et poursuit dans la veine de ce fameux réalisme social qu'il connait sur le bout des ongles. Bien lui en a pris.
On perçoit en effet, avec le recul, une certaine distance, sinon une forme d'humilité du moins un refus d'imposer un jugement préconçu, vis à vis de son personnage principal. La ou d'autres auraient fait d'elle une sorcière maléfique aux doigts crochus, Loach entretient le plus loin possible l'ambigüité en ce qui concerne les motivations et la moralité de son héroïne. Fort d'une expérience acquise au fil des ans, il a l'intelligence de substituer a la question purement « holywoodienne » (pour faire court) "Est-elle bonne ou est-elle méchante?" une autre plus stimulante qui consiste a se demander "comment en est-elle arrivée la?".
L'analyse des tenants et des aboutissants dépasse donc sagement la banale question de la moralité de son héroïne et ca marche plutôt pas mal. Des lors, la critique attendue du capitalisme sauvage « a la Thatcher » ne porte plus sur les seuls faits et gestes de son personnage en tant qu'être humain confronté a des choix mais sur la fonction et les besoins auxquels son job répond, c'est-à-dire sur la place de ce sale boulot (fournir une main d'œuvre corvéable a merci pour des patrons d'usine sans scrupules) dans le système économique libéral. Loach met en lumière le prix à payer pour réussir à « monter un business » quand on est une femme issue d'un milieu populaire et subvertit ainsi l'idéologie qui a fait de la liberté d'entreprendre son principe moteur.
La portée politique du film, sans être révolutionnaire ou completement inedite, n'encombre néanmoins pas le film, dans la mesure où l'attention portée aux personnages (l'amant émigré de l'héroïne aurait même mérité une place plus importante) empêche Loach de tomber dans l'écueil du film à thèse, didactique et moralisateur. On pourra seulement regretter que quelques grosses ficelles scénaristiques gâchent un peu la tenue de l'ensemble. On aurait aimé par exemple pouvoir se passer de la petite prise d'otage attendue a la fin qui rappelle un mauvais épisode de série policière.
Mais enfin, voila une œuvre a qui l'on pardonnera ses petites maladresses et son indécrottable pessimisme tant elle apparait ancrée dans son temps sans être noyée par la teneur polémique de son sujet. En plus de cela, It's a free world est, répétons-le, un beau et singulier portrait de femme, loin de toute tentation misérabiliste, et qui a surtout la chance de reposer sur une actrice encore inconnue : Kierston Wareing. Charismatique « célibattante », aussi vorace que flamboyante, c'est une merveilleuse Angelina Jolie du pauvre.
