Le projet initial de 4 courts-métrages commandés par le Musée d'Orsay pour son 20ème anniversaire, a finalement abouti à deux longs : Le voyage du ballon rouge du maître Hou Hsiao Hsien et L'heure d'étéd'Olivier Assayas. Au-delà de cette origine commune, il peut être intéressant de se demander comment ces deux oeuvres s'éclairent l'une, l'autre. Elles traitent toutes deux des modalités de transmission des oeuvres d'art, de l'art, à partir d'un cadre familial. Qui plus est, Assayas affirme avoir été très influencé par la philosophie et la spiritualité chinoise (asiatique?) pour traiter d'une famille bourgeoise bien française, tandis que de son côté HHH porte sur Paris et ses personnages, son regard de taïwanais (pour peu que cette expression ait un sens...). Les deux réalisateurs partagent également une mise en scène fluide, aérienne, avec des caméras très mobiles et un traitement de la lumière doux, éthéré, en particulier dans les scènes d'extérieur. Mais ne nous y trompons pas, si nous allions jusqu'à faire de ces deux films des frères jumeaux, il faudrait alors parler de faux-jumeaux.
Dans L'heure d'été, deux frères et une soeur doivent gérer (la liquidation de) l'héritage de leur mère qui elle-même entretenait dans la vieille demeure familiale le patrimoine de leur grand-oncle, célèbre peintre et grand collectionneur de meubles art déco. Tout le film peut se résumer à la démonstration quelque peu rigide de cette phrase ouvrant le film pamphlétaire d' Alain Resnais et Chris Marker, Les statues meurent aussi : « Quand les hommes meurent, ils entrent dans l'histoire, quand les oeuvres d'art meurent, elles entrent au musée. Cette botanique de la mort, c'est ce qu'on appelle la culture ». Les enfants, issus de cette famille de la moyenne bourgeoisie cultivée s'adaptent à leur époque mondialisée (un frère en chine, la soeur aux States, original) et achèvent cette mutation en abandonnant cette vieille coquille de culture « morte » au musée. Les vieux tableaux ne les intéressent pas et les meubles, perdant leur valeur d'usage, n'ont plus qu'une valeur artistique dont ils ne savent que faire.
Sur cette question du rôle social du musée d'art, la comparaison des deux scènes situées au Musée d'Orsay, dans les deux oeuvres, permet de mesurer l'écart entre la vision d'Assayas et celle d'HHH sur le sujet. Dans L'heure d'été, les meubles familiaux sont livrés au regard désinvolte de meutes de touristes en visite guidée, plus intéressés par leur conversation téléphonique que par le discours vide de la guide. Le fils Charles Berling ne peut qu'assister, impuissant, à cet abandon. Botanique de la mort : on vient visiter le patrimoine de notre humanité, comme on se rend sur la tombe d'une vieille tante qu'on a déjà presque oubliée. Au contraire, dans Le voyage..., la visite au musée des enfants ouvre leur regard et leur attention sur un tableau, à partir duquel ils font travailler leur imagination avec entrain. Éducation vivante à l'image chez l'un, célébration mortifère chez l'autre.
Dès lors, avec Assayas, les envolées fluides de la caméra ne font qu'accompagner la fuite en avant des jeunes générations, et tournent le dos à la sombre fixité de la scène du monologue de la grand-mère avant sa mort. Paradoxalement, la scène la plus belle et la plus émouvante du film.
A ce mouvement d'abandon que la séquence de la boum relativise à peine, répondent les allers-retours, les échanges entre jeunes et anciens du Voyage du ballon rouge. Juliette Binoche (présente dans les deux films), interprète une mère célibataire, marionnettiste, qui prépare un nouveau spectacle. Pour ce faire, elle organise avec d'autres un atelier mené par un vieux maître chinois, qui en dépit de la barrière de la langue, transmet ses talents avec plaisir. De même, elle montre à son fils des vidéos super-8 de son grand-père, marionnettiste lui aussi. On le voit s'amuser avec la demi-soeur du gamin, la vidéo est muette, la mère superpose sa voix imaginant ce que le grand-père à pu faire dire à la marionnette qu'il dans les mains. Chez HHH, de l'ancien vers le nouveau il passe toujours quelque chose. A l'opacité de deux époques qui s'ignorent, il préfère mettre en avant les transparences, les interactions entre les deux. D'où peut-être l'importance des jeux de reflets et de miroir dans sa mise en scène fine et ciselée.
Ce clivage entre les deux films se retrouve sur le thème de la mondialisation et de la rencontre des cultures. Dans L'heure d'été, les Etats-Unis et la Chine sont peu ou prou réduits à un ailleurs vague. D'ailleurs les enfants du fils exilé à Pekin n'ont que très peu de contacts avec le pays qu'ils habitent. Et que ce soit pour lui ou pour sa soeur vivant à New-York, la France (et son patrimoine) ne représentent plus rien pour eux. La fresque familiale d'Assayas prend donc finalement la forme d'un aller-simple sans véritable retour.
La modeste chronique quotidienne du Voyage..., au contraire, esquisse par petites touches les formes d'une cohabitation entre deux arts et deux cultures. Deux pôles représentés par Suzanne, le personnage de Juliette Binoche et celui de Song, la babysitter chinoise étudiante en cinéma. Tout le monde attendait avec ce film, le regard d'un maître asiatique sur la capitale la plus filmée au monde et sur un classique du cinéma des 1950's. HHH se joue de ces attentes, et met en abye son propre regard au travers d'une astuce scénaristique : Song réalise avec le fils de Suzanne un court-métrage intitulé Le ballon rouge.
Si l'on devait chercher les traces de la philosophie chinoise dans le film, nous dirions que les personnages, plutôt que de forcer les évènements, s'adaptent à eux et, selon l'expression de François Jullien (spécialiste occidental de la philosophie chinoise) dans Traite de l'efficacite, « exploitent le potentiel de la situation ». Au lieu d'aller contre le cours des choses comme le personnage de Charles Berling dans L'heure d'été, Suzanne profite que Song soit là pour lui demander de convertir ses bobines super 8 de famille sur DVD, tandis que Song tourne le court-métrage avec son fils. C'est par cet effort d'adaptation que l'art se transmet et reste vivant.
Là où Assayas pêche parfois par un déterminisme excessif (sans dire que les personnages ne sont que des fonctions, on perçoit trop clairement ce qu'ils représentent dans la logique démonstrative du récit), HHH laisse les êtres évoluer entre des moments de tension dues aux difficultés de la mère célibataire et d'autres d'une grande douceur. Le fameux ballon rouge vogue de scène en scène, se ballade en périphérie du récit, et tout son charme réside justement dans l'absence de destination fixe à son voyage, à l'image du film. Insaisissable, il peut symboliser tout et son contraire, laissant les interprétations ouvertes. C'est ce qui fait la beauté modeste mais tellement plus profonde du film d'Hou Hsiao Hsien.
Photos : en haut Le voyage du ballon rouge / en bas L'heure d'ete


